Présentation

Ce court roman, ou longue nouvelle, au choix, narre, à la première personne, l’histoire d’un type totalement siphonné, à la poursuite d’une vision : un sens à sa vie en lambeaux. Le récit balance entre réalité cruelle et délire onirique, jusqu’à la conclusion, attendue et sans appel. Ce machin constitue mon tout premier écrit et comporte beaucoup de défauts. Peut-être que je le reprendrai un jour ou l’autre… Bonne lecture.

vendredi 1 août 2008

Chapitre XVII - À la Poursuite de la Ménagère

J’ai beaucoup grossi. Non que je sois gros. Simplement un peu enveloppé. Cela ne m’était jamais arrivé, moi qui n’ai jamais eu que ma peau sur mes os. J’ai même un petit ventre. Obscène. Je ne contrôle rien. Je loue même une voiture en permanence pour agrandir mon rayon d’action et pour être en mesure de remonter des kilos de denrées sans trop de difficultés. Je peux agir dans toute la région.

Une impulsion sauvage me saisit et les événements s’enchaînent sans que je puisse agir. Je trouve un supermarché. Ensuite la façon d’opérer varie en fonction de la taille du magasin. S’il est petit, c’est risqué. Il faut un peu de monde, mais pas trop, car je ne dois pas faire la queue en caisse. Si le risque est trop gros, j’ajoute des articles pour transformer le caddy. C’est tout un art. Un vieux type s’est manifesté une fois. J’ai pris mon air le plus digne, j’ai présenté un argumentaire des plus sérieux, avec un aplomb ahurissant, qui l’a convaincu de son erreur. Il s’est même excusé, le pauvre.

Les grands hypers rendent la tâche nettement plus facile. Quand il y a plusieurs étages, cela devient un jeu d’enfant. J’en repère un près de l’escalator, et je change directement d’étage, personne ne voit rien. Cependant, comme le risque est plus faible, c’est nettement moins excitant. Mais peu importe, finalement, le principal est de voler une vie.

Je suis :

Une ménagère hygiéniste : plus de produits ménagers que de bouffe. Je peux désormais détartrer, désincruster, désinfecter, détacher, dégraisser, déboucher, désodoriser, décaper, déshumaniser. Ah non, je savais déjà le faire avant, ça. Débile.

Une ménagère végétalienne ou alors très chaude : carottes, concombres, courgettes. On reconnaît les cochonnes.

Plusieurs ménagères dites « standard » : steak, pâtes, boîtes de conserve. Que du conditionné, emballé, prêt à être avalé. La pauvre qui n’a pas le temps de préparer elle-même les repas de ses enfants.

Une jeune maman : de la layette bleue à n’en plus savoir qu’en foutre. Des pots de bébé et du lait en poudre. Je vais me régaler ! Elle n’a même pas pensé au pinard de son petit mari. Épouse indigne.

Des fêtards : chariot remplit d’alcool et de gâteaux apéritifs. Mon pauvre foie ! Ils ne savent pas encore que picoler, ça n’a rien de drôle au fond.

Beaucoup de vieillards : ils n’achètent que des produits de vieux. Du tapioca, de la levure, des biscuits à la cuiller. Des trucs qu’on trouvait déjà il y a cinquante ans. C’est dingue, leur capacité à ne pas changer. Ils vivent au ralenti, au rythme de leurs petites habitudes. Ce qui était là hier doit encore s’y trouver aujourd’hui et demain.

Un homme, un vrai : il est venu pour dévaliser les rayons auto et bricolage. Huile de vidange, Kit d’outil, Perceuse à percussion. L’alimentaire se réduit à quelques yaourts et un pack de bière. Cette espèce se nourrit de graisse et de boulons.

C’est étrange, cette multitude en moi. Je ne suis pas plus ni mieux qu’avant. Mais il y a cette vie qui grouille en moi. Cette multitude qui m’emplit de quelque chose là où il n’y avait rien.

Mais c’est tellement vain ! En fait, non. Ce n’est pas vain. C’est une drogue. Cela fait un bien infini sur un temps beaucoup trop court. Il faut y aller très souvent maintenant. Je vais être bientôt forcé de partir à la chasse au caddy tous les jours ! Mon appartement et mon estomac ne sont pas assez grands. L’effet bénéfique de ces sorties, puis de ces orgies, est devenu ridiculement court. Je dévore, je tombe comme une masse, et au réveil, la pulsion est déjà presque revenue. Je ne peux plus être confronté à la fin de quelque chose. On me reprend toujours tout ce que j’ai. Il suffit que je trouve un truc qui m’empêche de souffrir, pour qu’il me soit ôté aussitôt.

Mon habitation ne ressemble plus à rien. J’entasse, j’empile, j’amoncelle et j’accumule. Des châteaux de boîtes de conserve, des montagnes de pâtes, riz, semoule, un fatras invraisemblable et composite étalé dans toutes les pièces. Je ne mange plus que des produits frais, car mon frigo est au bord de la crise de nerf. Je vais devoir en acheter un autre, plus grand. J’ai la chiasse à force de bouffer des concombres. Je ne peux pas jeter, c’est trop insupportable. Je veux vivre tout de ces gens. Je veux sucer leur sang jusqu’à la dernière goutte. Livrez-moi votre recette ! Donnez-moi votre vie, je n’y arrive pas tout seul. Mais qu’attendez-vous ? Pourquoi me laissez-vous sur le bord de la route, si seul, si impuissant ? Où est mon erreur ? D’où vient mon incapacité à rouler tout droit, comme les autres ? Cela a l’air si facile d’être normal ! Une évidence, pour tous sauf pour moi. Où est le dictionnaire qui me permettra de décrypter le langage du monde ?

Allez-vous faire foutre ! Je trouverai sans vous, dussé-je voler mille chariots, dussé-je avaler dix concombres d’affilée. Je n’ai pas besoin de vous. Cela fait longtemps que je vous observe. Rien ne m’a échappé. Il suffit de faire les bons recoupements, de procéder avec méthode. Devenu détective, je reprends mes investigations gastriques. La vérité se trouverait elle dans ce beau poireau, là ? Dans cette aubergine si luisante ? Dans ce yaourt à la fraise ? Ne baissons pas les bras et mangeons !

Poussé par ma colère, je décide de faire une dernière sortie. Qu’elle soit la plus flamboyante possible ! Je veux voler un dernier caddy. Ce sera le plus beau, le plus exceptionnel des caddys. Ce sera le caddy d’un ange, le caddy du destin.

Je prends le volant. Il faut que j’aille dans un monstre géant, dans un magasin à trois étages, aux centaines de rayons, dans un temple de la consommation. Un lieu de culte du Dieu consumériste. Cela sonne bien ! Il faut qu’il y ait du monde, que cela soit bondé ! Et là je fermerai les yeux, je me laisserai guider, il se passera quelque chose, l’événement tant attendu se produira.

J’entre dans ce lieu magique. À l’approche des fêtes Pascales, l’établissement a enfilé son habit de fête et de lumière. Des lapins, des poules et des cloches. Les trois grandes catégories d’humains enfin réunies en symbole ! La véritable trinité ! Allons assister à la mort et à la résurrection ! Je n’aurais pas pu mieux tomber.

Je vaque un long moment dans l’immensité. Ce magasin semble sans limites. Combien de marchandises ? Combien de tonnes de plastique, de carton, de ferraille, de matières organiques et inorganiques ? Combien de litres de liquides délébiles et indélébiles ? Combien de lipides, protides et glucides ? Combien de sels minéraux et de vitamines (en % AJR) ? Combien de fois pourrait-on faire le tour de la terre en mettant bout-à-bout tous ces spaghettis ?

Des télés géantes, des machines à laver, des livres de gares, d’autres livres, des petites culottes, des enjoliveurs… D’où viennent tant de profusion, tant de lumières, tant de couleurs ? Serait-ce l’Eden ? C’est sûrement le souvenir de nos paradis perdus qui nous ont inspiré ces lieux… Avec le rappel du prix à payer pour tout ce qu’on cueille. Quoi qu’il en soit, le grand hyper est un endroit beaucoup plus spirituel qu’on ne le pense. Toutes nos icônes sont représentées, mises en scène, exploitées, détournées. Nous sommes bien chez les marchands du temple. Ils nous vendent du rêve de pacotille et nous en faisons une religion.

Il m’apparaît entre le rayon conserve et le rayon épicerie. Une évidence ! Comme auréolé de lumière ! Il est plein à raz bord. Une certaine harmonie se dégage de sa forme, de l’ordre dans lequel s’entassent en son sein ses denrées. Un caddy parfait. Une idée de caddy. Un archétype. Il n’existe pas de caddy plus proche de l’image mentale que l’on peut s’en faire. Et Dieu sait à quel point il s’agit d’un objet ballot et sans grâce. Un objet vulgaire, qui apparaît ici dans toute sa vérité nue, presque beau.

Ce ne peut être que celui-là. Il me tend les bras, m’attire comme un aimant. Je ne vois plus que lui, au milieu de l’allée. Je m’avance, fasciné. Le monde n’existe plus. Il n’y a plus que moi et ce caddy, sous les projecteurs. Peu importe le risque, peu importe que je sois pris sur le fait. Il me le faut et je l’aurai quoiqu’il m’en coûte. Je me vois déjà vider les sacs en plastique avec frénésie. Quelle joie !

À l’instant où je pose ma main sur la poignée, une voix retentit derrière moi, impérative. Je fais semblant de ne pas l’entendre, j’attrape fermement l’engin et je commence à m’en aller. La voix retentit à nouveau, alors j’accélère le pas. Je me prends un coup de sac à main sur la tête au moment où je m’apprête à prendre un virage serré pour semer mon poursuivant. Je m’effondre sur le sol, à moitié sonné, et surtout anéanti de n’avoir pas réussi mon coup, d’avoir été aussi amateur, aussi mauvais. Je n’ai pris aucune précaution, absorbé par ma révélation à la noix.

Toujours cette voix, qui me demande si je vais bien. J’ouvre les yeux sur le visage de mon agresseur. Et là, soudain, je comprends tout. La vérité me traverse de part en part comme un torrent furieux. Comment n’y ai-je plus pensé ? J’ai occulté le sens caché de la vie et le voilà qui me revient en pleine face et me rappelle à quel point je suis idiot.

C’est elle. Mon ange. Mon infirmière. Mon boulet sur pattes. Encore une fois sur mon chemin. J’ai voulu esquiver, la dernière fois. J’ai essayé de ne rien voir. J’ai misérablement fuit mon destin. J’aurais pu tout faire foirer. Je crois avoir été trop déçu de son apparence. Je ne voulais pas simplement d’une destinée, mais d’une destinée avec un peu de classe, un peu de prestance. Ma vanité sans borne a failli me plonger droit en enfer. N’est-ce pas cela l’enfer ? Passer à côté de sa soi-même ?

Et puis, je ne voulais pas vraiment y croire. Je voulais éprouver le destin, savoir s’il allait vraiment me chercher. Voilà qui est fait, j’en ai la preuve. Je la regarde avec intensité. Je vois dans son regard qu’elle m’a reconnu. Elle bafouille, elle s’excuse. Je décide d’être gentil et attentionné. Non, ce n’est pas grave. C’est moi qui suis en faute. J’ai vraiment cru que ce chariot était à moi. Nous nous mettons à l’écart, pour voir s’il n’y a pas de bobo. L’infirmière prend le dessus et elle ne peut pas s’empêcher de m’examiner le crâne. Je lui demande si elle accepterait que je l’invite à dîner pour me faire pardonner ma regrettable erreur. Je vois qu’elle hésite. Elle est tentée, mais trouve ça un peu rapide. En même temps, elle est en manque, c’est marqué en toutes lettres sur son front. À déjeuner alors. Nous nous échangeons nos coordonnées. Le lendemain midi, à la cafétéria de ce même supermarché ? Pas très glamour, mais c’est d’accord. Il faut bien commencer quelque part, après tout. Elle est prudente, la bougresse. Et puis elle s’en va, après avoir rougi tout ce qu’il fallait.

Je suis interloqué. Ce caddy était vraiment le bon. Ce qui doit être sera. J’ai eu mon signe, tout va bien maintenant, là. La providence a été généreuse et indulgente avec l’incrédule que je suis. Ah, que cela va être bon ! Je le sens, je le sais. Rien n’est meilleur que cette certitude sans réserve. Je suis dans le vrai, je vogue sur les bons courants. Je serai bientôt à bon port ! La route a été longue, mais elle a finalement abouti quelque part, là où il fallait.

Je rentre chez moi, léger comme l’air. Jamais je n’ai été si léger. Aussi loin que je me souvienne, ma vie a toujours été grave, triste et pesante. Et voilà qu’au fond du trou, dans ma décadence finale, je tombe sur ce sentiment inconnu. Peut-être enfant, dans la cour de récré ? C’est loin d’être sûr. Je suis né malheureux. Mais c’est parce que je ne savais pas. J’étais dans l’ignorance de ce que j’étais, dans un déni total de moi-même. Et tout ça est fini. Je ne suis plus dans l’erreur, dans la faute. L’absolution est toute proche.

Je me présente à mon rendez-vous une demi-heure à l’avance. Je suis allé chez le coiffeur, ce qui ne m’était pas arrivé depuis l’âge de dix ans. Ce fût un véritable supplice, mais je l’ai supporté dignement. J’ai enfilé une chemise propre et bien repassée. Je me suis rasé de près. J’ai ciré mes chaussures. C’est important, je ne dois pas laisser passer ma chance. Elle ne se représentera pas une nouvelle fois. Je m’agite sur ma chaise en l’attendant. Je me maudis d’être venu autant à l’avance. Je commence à transpirer de nervosité. C’est une catastrophe, je n’y arriverai pas.

Et puis je l’aperçois. Elle n’a pas l’air rassuré. Et surtout, quelle gaucherie ! Quelle maladresse ! Elle a enfilé un tailleur qui ne lui va pas du tout. Bon, cela me donne des forces, de la mépriser un peu. Je pense arriver à quelque chose. Elle m’a aperçu et je lui fais un signe amical. Elle se dirige vers ma table en bousculant au passage une chaise et une petite vieille. Elle s’assied en face de moi.

Je la regarde. Elle n’est pas laide, vraiment. C’est juste ce manque de grâce qu’elle paraît avoir cultivé au dernier degré. Allez, un petit sourire, pour la mettre en confiance. Nous commençons par les platitudes habituelles. Elle me trouve bien meilleure mine qu’à l’hôpital. Tiens donc ?! Et puis sacrément remplumé aussi. Je lui pose des questions sur elle, sur sa vie, ses goûts. Apparemment rien de très excitant. Elle aime la télévision, les films d’horreur, les reality-shows et les émissions de variété, la chanson pop, le canard plus que la dinde (normal, ce serait un peu du cannibalisme), le dessert plus que le fromage. Elle cause inlassablement, encore et encore. Cette personne doit être encore plus seule que moi, pour s’étaler ainsi devant un inconnu. On dirait que je suis sa meilleure copine !

Je m’efforce d’être le plus évasif possible lorsqu’elle me pose des questions. J’invente au fur et à mesure. Après avoir ingurgité tout ce monde, je dispose d’une certaine matière. Cependant, elle n’a pas l’air de s’intéresser beaucoup à moi, et cela m’arrange bien. Elle a tellement besoin de s’épancher sans retenue ! Ma conversation se résume globalement à quelques sourires bienveillants. Que le temps est long, sous cette avalanche verbeuse ! Mais je prends mon mal en patience. C’est une épreuve qu’il me faut traverser avec dignité.

Il est l’heure de se quitter. Ma nouvelle amie paraît enchantée. Elle a le rose aux joues et semble toute excitée. C’est vraiment pathétique. Si heureuse de croire que quelqu’un, sur terre, s’intéresse à elle ! La capture, la manipulation d’une âme comme celle-là est d’une redoutable facilité. La parfaite cliente des sectes ! Limite à croire que le monde a vraiment été créé en sept jours d’un coup de baguette magique. Enfin, pour une fois que quelque chose m’est simple, il ne serait pas de bon ton de se plaindre. Cela vaut bien une blessure d’orgueil.

Cette fois, nous avons pris rendez-vous le lendemain soir, à dîner. Le moment fatidique, l’aboutissement de ma longue carrière d’abruti est imminent. Je rentre chez moi, tranquillement. Je suis si calme. La certitude est la condition impérative de toute forme de sérénité. Et là, revenant de ce déjeuner pitoyable avec cette dinde, le dessein m’apparaît clairement. Je n’ai plus rien à décider, plus rien à penser.

Je ne pense même plus à voler des caddys. À l’heure du jugement, de mon jugement, cela devient totalement inutile. Je n’ai plus besoin de me nourrir de l’autre, car je dois me dépouiller de tout ce qui n’est pas moi. Seul, je dois comparaître. Seul, je dois accomplir mon destin. C’est l’unique voie qui m’est offerte et je la prendrai. Peu importe les conséquences. Peu importe la vie ou la mort, le plaisir ou la souffrance. Je suis au-delà de toute forme de morale, car j’ai un but, j’ai un sens. Le seul mal serait de ne pas accepter ce sens. Ou même pire, d’aller à son encontre. Pêché suprême. Ultime forfanterie. Maintenant, je ne suis plus que l’outil d’une puissance qui me dépasse. Je m’endors comme un enfant.

Nous dînons dans un vrai restaurant cette fois-ci. Pas des plus raffinés, mais au cadre un peu moins impersonnel. Ce soir, mon gaillard, il va falloir conclure. Elle est arrivée avant moi. On dirait une adolescente à son premier rendez-vous. Elle a des chaussures toutes neuves. Elle est presque touchante. Oui, je peux dire que je suis presque ému. Je lui décoche un sourire d’amoureux un peu timide. Elle a besoin d’un brave type, alors donnons-le-lui ! Ne soyons pas mesquins.

Puisque j’ai vraiment du mal à contenir mon ennui et mon impatience d’en finir. Je lui propose de partir à peine le repas terminé, évoquant une irrésistible envie de la prendre. Elle ne résiste que quelques secondes, n’en pouvant visiblement plus. Il lui faut du sexe de toute urgence. C’est une vraie cocotte-minute ! Je vais régler l’addition en vitesse et nous filons sans délai.

Je décide de l’emmener dans mon appartement. Il faut que je la voie dans ce cadre. Il en ressortira peut-être d’autres précisions. Nous nous jetons l’un sur l’autre à peine rentrés. Nous nous frottons l’un sur l’autre comme des animaux. La nuit promet d’être brûlante. Je ne l’imaginais pas si… chienne. Elle paraissait si gauche, et la voilà si audacieuse. Elle m’attrape le sexe comme s’il s’agissait d’une sucette. Si gourmande ! Incroyable.

La symphonie des corps n’en est qu’au prélude. Elle m’arrache à moitié les vêtements pour se fourrer ma bite dans sa bouche grande ouverte. Elle astique et mastique, fait briller de sa salive mon engin désormais lustré, elle enroule sa langue autour de mon gland tendu. Une fellation élevée au rang d’œuvre d’art. Sans plus attendre, je me mets en position de lui faire subir le même traitement, et nous embrayons sur un tête-bêche endiablé. J’avais oublié le goût suave et amer de la chatte. Elle se cambre et redouble d’effort. Je me surprends à sincèrement aimer ça. Comme c’est curieux. Je jouis dans sa gorge dilatée de plaisir.

Nous continuons à baiser comme des fous pendant des heures. Nous essayons tout ce qui nous traverse l’esprit. Jamais je n’ai connu de nuit plus déchaînée. Elle était vierge avant ce soir-là. Et on dirait une authentique traînée. À croire que l’expérience ne sert à rien en ce domaine. Je la soupçonne quand même d’avoir maté un sacré nombre de films de cul pour en arriver à ça. Elle n’a aucun tabou, aucune limite. J’ai l’impression de pouvoir tout faire de son corps offert. Je regrette presque de n’avoir pas prévu quelques accessoires. Nous finissons effondrés l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, sans aucune pudeur ni dégoût.

Nous sommes réveillés par le soleil qui entre dans la pièce. Elle me sourit. Elle paraît comblée. Ses joues sont roses. Je lui souris à mon tour. C’est une belle journée qui commence. Nous nous douchons ensemble et nous baisons à nouveau. Son appétit semble insatiable. Il est inutile de nous habiller. Nos corps s’enlacent et se percutent. Nos doigts et nos bouches explorent sans fin la chair offerte. Quelle puissance dans ces étreintes ! Quelle force vitale incroyable ! Et moi qui faisais le fier avec mes caddys ! Devant moi se trouve la source à laquelle je peux m’abreuver à satiété. L’inépuisable richesse se trouve étalée à mes pieds. J’y trouverai l’énergie pour accomplir ce qui doit être accompli.

Je lui propose une balade. Nous avons tous deux besoin d’une pause et elle accepte avec joie. Une midinette. Nous sortons dans la tiédeur de l’air printanier. Les arbres sont en fleur et ça sent l’herbe fraîchement coupée. Les choses semblent si simples. Je l’emmènerai dans cette petite boutique de tatouage, elle n’est pas si loin. Je suis sûr qu’elle aime les roses. Et puis, enfin, nous pourrons rentrer.

Chapitre XVI - Immonde Nudité

Ça y est.

Je me suis dépouillé de mon enveloppe.

Je souffre.

Je suis nu.

Retranché dans un coin en position fœtale. À la merci des prédateurs. Ils auront ma vie. Je ne suis plus qu’une pitance. Un repas à peine copieux pour des dents aiguisées.

Comment suis-je parvenu à un tel point d’impotence ? Comment, moi, le seigneur du marais, suis-je devenu la pauvre créature du marasme ? Quelle sombre farce.

Devrais-je rester là, à attendre la mort ? Que pensent les proies ? Comment font-elles pour vivre sous la menace perpétuelle ?

Je ne sais pas.

Je ne sais être qu’un dominant, invincible et unique. Que pense une libellule ? Que pense une grenouille ?

Elles sont en moi, pourtant, je devrais le savoir. Elles sont moi.

L’inconscience, l’instinct grégaire, la fuite, la cachette, la reproduction. Voilà les clefs. Je n’ai qu’à me les approprier. Devenir un élément et non un tout. Une simple brique dont l’existence n’est pas indispensable. Devenir contingent, accessoire, remplaçable et déplaçable. Déplorable.

Je ne sais même pas où sont mes semblables. Peut-être suis-je le seul de ma race ? Alors, c’est la fin de l’aventure, la mort sans suite. Rien ne subsistera. Ce n’est peut-être pas plus mal. Je n’aurais plus à justifier mon existence. Ce qui m’arrive est la conséquence directe de mes actes. Je n’avais pas besoin d’avaler la horde grouillante. Je l’ai fait sans me poser de question, obéissant à mon appétit insatiable. Sans haine et sans l’ombre d’un remord. Juste parce que je n’ai pas imaginé agir autrement.

Je connais désormais la peur, je connais désormais la haine. La haine du prédateur implacable. La haine du prochain, forcément concurrent. Je ferai ma place. J’éliminerai ceux qui me barrent la route. Je ne subirai pas la peur. J’écarterai le danger. Tremblez de me rencontrer, mes chers semblables, car je serai sans pitié. Je me servirai de vous, je vous enverrai au-devant du danger pour assurer ma propre sauvegarde.

Je resterai Un, envers et contre vous.

Ou je serai mangé avant. Je ne fais pas le poids, avec mes illusions de puissance. Ma vie s’achèvera dans la gueule du monstre.

Chapitre XV - En Attendant la Mort...

Les jours ont passé et j’ai recouvré la santé. J’arrive à marcher presque normalement. Il ne s’est pas produit grand-chose durant la suite de mon séjour. Mon infirmière a changé de service. Je ne l’ai plus revue. Je n’ai que son nom. Je doute même qu’elle me soit déjà apparue. Je l’aurai à peine croisée. Quel instant fugace ! Elle m’a été donnée en vision juste assez de temps pour que j’y puisse voir le signe de ma rédemption prochaine. Je suis mis à l’épreuve. Je dois être fort.

On m’a rendu mon patronyme, mais aussi les clés de mon appartement. Ils m’ont bel et bien retrouvé. J’attends un signe du destin en marche. J’attends, le temps qu’il faut. Ce n’est pas important. Rien n’est important. Je dois sortir aujourd’hui. Ce doit être une bonne chose, puisqu’elle arrive. Je ne suis pas inquiet. Tout se passera bien. Tout se déroulera comme prévu.

Je suis à la porte de mon appartement. Il aurait certainement mieux valu que je revienne dans la rue. C’eût été moins compliqué, moins dangereux aussi. Je m’expose à une bien trop grande part d’inconnu. Ça va mal tourner. Je suis inquiet, mais je ne peux pas faire autrement que de me rendre ici. Ce serait contraire aux indices. J’ai un nom, j’ai des clés. Je dois être là et nulle part ailleurs. C’est une certitude. J’entre, poussé par la main invisible.

C’est clean. En fait, ça n’a pas bougé. Je crois que quelqu’un est passé. Il y a une pile de courrier sur la table, cela sent le propre. Quelqu’un a fait le ménage ici, il y a peu. Ai-je un ami que j’aurais, par mégarde, oublié de perdre ? Ce qu’on peut être distrait parfois ! Le mystère restera plein et entier. Je suis là et c’est tout ce qui importe.

Je vais dans la salle de bain, immaculée. Et je m’assieds, à même le carrelage, les mains sur les genoux. Je revois en pensée les évènements qui ont présidé à mon exploration systématique de l’abîme. Finalement, je crois que celle-ci s’est amorcée bien avant ma vision (révélation ?). Quand me suis-je fermé au monde pour devenir cet être cynique et sans âme ? Aussi loin que je m’en souvienne. Ma mémoire me fait défaut, tout ce que j’ai vécu avant l’événement est embrumé, gribouillé de noir. Dans un contraste extrême, mon chemin depuis ce jour est nimbé de lumière, tout y est clair, précis. Chaque souvenir est soigneusement emballé dans son papier de cellophane. Mon chemin de croix. Nul n’est plus noble que celui qui emprunte la route chatoyante. Non, ça ne marche pas, je ne me sens pas noble. Du tout. Ça n’a jamais été ma marque de fabrique. Né vulgaire, tu demeureras vulgaire. OK, ce n’est pas grave. Je n’ai jamais pu sacquer les aristos, de toute façon.

Je me sens comme ce déchet qui fait puer la poubelle entière. Ces restes de crevettes ou de melon qui vous pourrissent une atmosphère. Je n’irais pas au paradis, c’est certain, mais où que j’aille, j’emporterai avec moi mon odeur pestilentielle. Même dans les limbes, même dans l’oubli.

Je fais couler l’eau dans la baignoire jusqu’à raz bord. Je plonge tout habillé dans le liquide chaud qui déborde. Quelle impulsion débile. Je mets la tête sous l’eau jusqu’à ce que je n’en puisse plus, que le réflexe physiologique soit le plus fort. J’ai été si loin de l’autre côté qu’il m’est incroyablement difficile d’éprouver la moindre émotion évoluée. Je suis plus ou moins mort. En sursis. Un chat dans sa boîte.

J’ai mon idée fixe. J’ai ma raison de vivre. Mais je n’ai plus la substance. Je suis inconsistant. Je n’ai plus les moyens. Que la destinée s’achève ! Qu’elle vienne me chercher, qu’elle me prenne dans ses bras ! Et alors elle me portera contre son sein, elle m’enveloppera de son aura fabuleuse. Ce sera chaud, ce sera doux. L’ensemble de mes forces vitales est tourné vers ce but. Je m’éteindrai quand je l’atteindrai.

Je sors du jus, l’eau s’est refroidie et je suis gelé. Mes vêtements me collent à la peau. Je me dépêche d’enlever ma défroque. Enfin, la nudité. Si cruelle pour mes yeux fatigués. Mon corps a considérablement vieilli. Des tâches sur la peau, des rides sur le visage. Je ne me reconnais pas. J’ai perdu quantité de cheveux. Un inconnu dans la glace. Il m’agresse de sa laideur, de sa maigreur, de son visage marqué. Il me répugne.

Je suis effaré par toutes les possibilités vestimentaires qui s’offrent à moi. C’est déstabilisant, quand on vient de la rue et que le vêtement devient seconde peau. Ce qui fût intérieur retourne au dehors de moi. Curieuse séparation. Je ne l’ai pas ressentie à l’hôpital. Un lieu protégé, fermé. Je suis maintenant dans le vaste monde. Seul. Sans ma peau.

En attendant la mort, je décide d’aller faire des courses. Le frigo est vide et mon ventre également. Je me rends au supermarché, avec mes billets. Je flâne dans les rayons, sans but, hésitant entre un tube de lubrifiant et un paquet de coton. J’ouvre un paquet de bonbons, et puis le laisse. Le dégoût succède immédiatement à la curiosité. Le rayon alimentaire me donne envie de vomir. J’exècre l’idée même de prendre un paquet de nouille pour le mettre dans mon panier.

Jusqu’à ce que je repère ce caddy esseulé, plein à craquer. Une pensée particulièrement stupide germe dans mon esprit. L’attraction qu’exerce sur moi ce pauvre caddy n’appelle aucune résistance. Sa maîtresse est allée chercher des couches-culottes ou des bouteilles d’eau minérale, que m’importe. Je ne réfléchis pas, et je m’empare du chariot. Je me dépêche de m’éloigner et me dirige vers les caisses, plein d’aplomb. Je ne frémis pas un seul instant au passage des articles. Je dois paraître un bon père de famille, un homme moderne, qui fait les courses à la place de sa femme. Je suis presque nerveux. Je m’expose devant tout le monde. Je transgresse les codes sous le nez des quidams. C’est assez excitant.

Il faut absolument que je retrouve ma capacité sensitive. C’est essentiel. Je dois revenir dans le monde des vivants. Sinon, cela ne se produira pas. Je passerai à côté, et ce n’est pas bien. On ne peut rien accomplir si on n’est plus vraiment vivant. Je dois remettre ma mort à plus tard, à l’après-destin. Que je m’occupe, que je souffre, que je jouisse, que je ressente quelque chose, n’importe quoi ! Je ne peux pas me présenter devant la Providence dans un cercueil de glace. Ce serait bien trop vulgaire, même pour moi. Elle me veut vivant et je lui donnerai ce qu’elle souhaite. Je suis entre ses mains de velours. Rien ne m’apaise autant que ses caresses.

C’est formidable de déballer les courses des autres, j’ai l’impression d’ouvrir mes cadeaux. Noël avant l’heure ! Je n’ai pas le souvenir que l’on m’ait jamais offert le moindre cadeau. Chaque paquet renferme son lot de surprises. Je regarde la vie de quelqu’un d’autre s’étaler devant mes yeux. Je connais ses goûts, l’âge de ses enfants, son caractère. C’est assurément une bonne mère ! Des produits sains et frais. Elle doit passer beaucoup de temps dans sa cuisine à préparer des bon petits plats pour ses charmants marmots blondinets. Je pourrais être elle. Rentrer dans sa peau de femme dévouée. Me conformer à ses usages, à ses carcans. Sa vie a un fil conducteur. Elle est bien structurée en grandes étapes. Naissance, crèche, école, communion, adolescence presque tumultueuse (elle a essayé de crapoter un joint en classe de première), vague tentative de rébellion vite avortée, études inutiles, mariage convenu, trois enfants merveilleux, une belle maison, les vacances prévues six mois à l’avance, la vie rêvée, la vie choisie, planifiée, découpée, connue d’avance, maîtrisée du début à la fin, ne reste qu’à regarder placidement l’inexistence se produire sans un bruit, sans un mot, sans une plainte, sans un sursaut immanent. L’inexistence. Comment font-ils pour si peu exister et être aussi satisfaits ? C’est qu’ils ont leur destinée, forcément, encore elle. Préside, trône, décide, manipule, entraîne derrière elle l’humanité entière, soumise et heureuse. Qui peut prétendre s’en échapper ? Qui a assez de courage pour ça ? Qui peut souffrir autant ? Non, rien ne sert de chercher ou de savoir. Mieux vaut rester dans le creux de sa main et s’y lover, s’y perdre entièrement. Ne plus être qu’en son sein universel.

J’ai mis du temps à le comprendre, puis à l’accepter. Et j’en ai souffert plus que mon compte. C’est fini maintenant, c’est fini. Je ne serais plus jamais seul. Je m’aime car je ne suis plus rien en tant que tel. Je fais simplement partie d’un monde plus grand que moi, qui m’échappait et qui ne m’échappe plus, car je ne cherche plus à le comprendre. Oubliés les maux, oubliée la misère, oubliée l’angoisse. Il me suffit de subir et de vivre malgré tout. J’ai confondu la vie et l’existence. J’ai cru ces deux sœurs indissociables, naviguant forcément de conserve sur le flot du temps. Effroyable erreur qui m’a mené droit dans mon enfer. Elles sont des ennemies furieuses et acharnées. Vivre c’est renoncer à exister. Exister mène tout droit à la mort. Non, pas d’alternative, pas de demi-mesure, ni d’équilibre à trouver. On ne vit pas « un peu ». C’est noir ou c’est blanc, le gris est la couleur des aveugles et des lâches. Une couleur inventée pour que l’on puisse s’imaginer représenter quelque chose dans le monde. La couleur vaniteuse de ceux qui pensent ne pas choisir leur camp. Ils n’ont rien compris, ils n’ont rien vu. Ils suivent simplement la foule hypnotisée, même si c’est à reculons.

Le problème, quand on regarde devant soi, c’est qu’on ignore tout le reste. Derrière, sur les côtés, fourmille l’inconnu, l’invisible pourtant bien là, à l’affût. Ceux qui regardent le destin en face et qui s’y plongent sont bien plus méritants et bien plus lucides que les autres, ceux qui prétendent, ceux qui supputent, ceux qui seront avalés malgré leurs vociférations, leurs jacasseries de poulailler. « Mais non ! Nous ne sommes pas des poules ! Nous ne sommes pas des poules ! Elles sont là-bas, les poules ! Nous sommes des individus, des penseurs, des chefs ! Les poules, elles sont en bas, regardez les picorer sans cesse, ramasser nos miettes ! » Mais qu’ils sont drôles, qu’ils sont dupes ! Ils croient décider… mais décider de quoi ?! La poule en chef, la reine des poules, le parangon du poulailler. Impayable !

Ah ! Et moi, je peux être n’importe qui, même une ménagère, car elle n’est rien, tout comme moi. Et du coup, je peux me payer un bon rôti de porc fourré à l’ail ! N’est-ce pas formidable ? Le penseur et la poule en chef, eux, ne mangent pas de rôti de porc, les pauvres ! Ils sont trop occupés à regarder les autres poules manger ! Pas question de partager mon butin, bande de rapaces. Il est trop tard, maintenant. Il fallait y penser avant. C’est bien beau de prendre les gens pour des cons, mais après, faut pas se plaindre s’ils partagent pas le rôti.

Et je déballe, et je déballe encore. Ta vie défile devant mes yeux, ta vie m’appartient, ménagère, elle m’appartient toujours plus. Je te connais, mieux que toi-même, mieux que je ne me connais moi-même. Alors, on aime bien les endives ? Cinglée, va ! Tu voulais gâcher mon rôti, c’est ça ? Tu peux crever, au cul les endives ! Des pruneaux ? C’est bien ça. À garder en cas de besoin. Une bonne salade verte bien terreuse. Des haricots verts, des vrais, à équeuter. Rien que du bon. Tu passes vraiment ta vie dans ta putain de cuisine. Ouah ! Quel courage, quelle abnégation. Tu as dû pleurer quand tu as vu ton caddy s’envoler. Tu avais choisi tes fruits, tes légumes, avec soin, avec amour même. Et tout s’enfuit, d’un coup, sans explication. Misère sur tes frêles épaules usées par tant de névrose. Tu as fait la mariole, à te croire pouvoir supporter une vie aussi merdiquement chiante. Le vase déborde déjà un peu, lorsque tu te mets à pleurer en épluchant tes carottes. Depuis combien de temps vis-tu privée de tendresse ? Depuis combien de temps ton pauvre petit mari ne t’a pas touchée ? Lui, il sort de son enclos, il voit des gens, il a une maîtresse (forcément, s’il n’a plus besoin de te tenir entre ses bras). Ce n’est plus bien grave. Si seulement, toi aussi, tu pouvais te réconforter à la chaleur d’un inconnu. Tes enfants sont grands, ils ne savent pas, et pourtant ils savent car ils te méprisent déjà un peu. Ils savent qu’il ne s’agit que d’un manque de courage, d’une absence à toi-même qui confine à la tristesse la plus profonde et la plus absolue. Tu as oublié d’exister. Pauvre petite fille perdue. Les rêves sont engloutis dans l’eau de vaisselle.

Comme c’est beau ! Je suis si fébrile de lire la vie dans les courses. Je n’ai jamais été si proche de quelqu’un, si près de toucher l’âme d’un autre. Il faut que je mange, il faut que je dévore toute cette nourriture. Que je m’emplisse de cette abondance ! Que j’absorbe cette vie ! Ensuite la digestion pourra commencer. J’intégrerai la ménagère dans chacune de mes cellules. Je suis avide, impatient. Néant, je dois devenir matière. Éteint, je dois devenir lumière.

Je recommencerai, encore et encore. J’assemblerai les morceaux éparpillés. Je construirai mon être de tous ces gens. Ils ne seront pas moi, mais je serai eux. En mangeant ce qu’ils mangent, en déballant leurs courses, en violant leur intimité, pillant tout ce qui leur reste d’identité.

Sans plus attendre, j’éventre les paquets. Et puis je dévore. Je mange sans m’arrêter, tout ce qui peut se manger sans cuisson. Le pain, les gâteaux, les fruits, les crudités. Je mange comme un furieux. Je ne prends pas la peine de couper, d’éplucher, de choisir. Tout ce qui passe à ma portée suscite mon désir irrépressible. Je mâche à peine, je recrache, je reprends. Je suis un pourceau. Un vulgaire porc affamé et sans goût. Avec les mains, avec la bouche.

J’apprends la bestialité et la violence. J’exerce mon agressivité sur ce concombre, cette tomate. Que cela gicle ! J’attrape ce morceau de viande, crue, sanguinolente, et je la dépèce avec mes dents. Et j’avale, j’avale, à n’en plus pouvoir. Je ne peux plus arrêter la danse tribale, le rituel de passage à l’acte. Le démon me saisit et me projette contre les murs de ma conscience. Un chien enragé, voilà à quoi je suis réduit.

Mon apocalypse arrive. Je m’écroule, sans force.

Chapitre XIV - Pas de Peau !

Les légions de libellules, les cohortes de grenouilles s’activent en moi. Elles grouillent frénétiquement. Je crois bien qu’elles vont me dévorer de l’intérieur. Je les sens. Elles me transforment. Je suis pris au piège, enfermé dans mon corps, à la merci de la multitude affamée. J’ai eu trop confiance en ma force, en mon immensité. Je n’ai pas pris en compte l’étonnant pouvoir du nombre. La somme des insignifiances représente quelque chose. Je peux contenir toute cette chair, tous ces corps. Mais il y a trop de sang, il y a trop de puissance. Je suis submergé. Aucun pouvoir contre tant d’énergie.

La mue a commencé. Je perds ma peau par poignées entières. Je remue frénétiquement à l’intérieur de mon enveloppe putride. J’ai tant de peaux à perdre. Tant de couches à laisser derrière moi. Je n’étais qu’épiderme. Ma forme n’était que boîte en carton, mon gigantisme n’était qu’un leurre. Mais pourquoi cela ne s’arrête-t-il pas ? J’étais un magnifique reptile, prédateur insouciant, phallus incarné. Et je me vois me réduire encore et encore. Devenir un grand tas de peau morte.

Et je continue de ramper et ramper encore. Je me tortille, me cambre, me frotte sur le sol abrasif. Pas de douleur. Une sensation de gêne intense sur toute la longueur de mon corps. Moi, le grand serpent, j’ai peur. Peur de devenir une petite chose vulnérable, peur de ne plus être un serpent. Que saurais-je être en dehors d’un grand serpent ?

Il ne reste qu’une dernière couche, une couche nue, sans écaille. Rien ne peut plus me protéger. J’ai perdu tout ce qui faisait de moi un être puissant. Je ne peux pas continuer à vivre ainsi.

Chapitre XIII - Blanc Mouroir et Ange Déçu

Tache lumineuse. Au centre. Des bribes autour. Des cheveux qui volent. Ils sont noirs et brillants. La tache bouge. Elle change de forme. Les cheveux se resserrent sur elle. Ils remuent très vite. Une nuance de noir. Un noir mélangé à de la lumière. C’est presque du rouge, mais encore très sombre, trop noir et trop éblouissant. Cette couleur n’existe pas. Il n’y a que ces fils qui bougent. Cette tache agaçante, impossible à regarder. Les filaments n’ont plus de fin. Ils s’étendent et ne cessent d’onduler. Je… Je ? Quel est ce « je » qui se pose à côté de la tache ? Une terrible gêne. Le début d’une douleur. La douleur avant qu’elle ne parvienne à destination. La béance m’engloutit encore, mais l’hydre de lumière se rapproche sans répit. Volonté. Je veux. Je ne veux pas. Un élément nouveau dans le tableau. « Volonté » et « Je » débutent leur existence dans un même refus de souffrir. Associés dans l’espace infinitésimal qui sépare la mort de la vie, la paix de l’affliction. Association douteuse et malsaine, faite essentiellement d’escroqueries réciproques. Rapports forcés dans la recherche d’équilibre. Je veux mourir. Que s’achève l’existence qui me terrorise tellement, avec ses tentacules dévorants, avec ses éviscérations permanentes. Que cessent les tourments, que cessent le choix, l’attente et la faim. « Je » n’est pas de cet avis. « Je » veut perdurer un peu plus encore. « Je » tergiverse. Sans son accord formel, rien ne se passe. Alors revient l’attente, et la forme indistincte de la vie dénaturée gagne un peu plus de terrain. Déjà « Volonté » peine à faire entendre sa voix maintenant si faible, si geignarde. Tout le monde a perdu. « Je » est en vie, humilié, privé de son compère de malheur. Seul désormais pour toujours.

Des papillons viennent se mêler au tableau. D’abord, un, puis des milliers. Je suis envahi. Tout s’accélère brutalement. Je suis ébloui. Rien ne peut plus se passer d’autre qu’un retour forcé à mon corps. Cela me terrorise. De la souffrance et des larmes. Elles m’attendent, les sœurs complices. Rien ne peut dévier, rien ne peut changer. La sentence est tombée : condamné à vie. La peine capitale. Je suis acculé. Je cours dans la tanière sombre de mon inconscient. Mon corps me rattrape, je ne peux pas lui échapper. La terreur. Le cauchemar. Mes sensations s’emballent et s’enchevêtrent. Je ne peux plus maîtriser l’avancée sauvage des veines et des artères, des muscles, du sang, des os, des nerfs. Si je pouvais seulement agir sur les nerfs. L’insupportable devra être supporté. Je ne me pardonnerai jamais d’avoir hésité, d’avoir faibli à nouveau. La lâcheté est bien le défaut le plus retors et le plus terrible qui puisse exister.

C’est un peu de mémoire qui m’est rendue en premier. Quel beau cadeau. Rien n’a été oublié. La vision, l’alcool, le voyage, le commissariat, la rue, le froid, les sirènes. Tout est là, à ma disposition. Ah ! Comme j’aurais aimé ne pas me souvenir. Comme dans ces films, où l’on voit un type se réveiller du coma totalement amnésique. J’aurais pu recommencer quelque chose, voir le monde d’un œil neuf. Ils ne connaissent pas leur chance. Il faut être stupide pour vouloir connaître son passé quand on n’en a plus. Le passé ne résout pas le présent ni l’avenir. Il ne fait qu’alourdir encore l’addition. Il n’y a pas de solution. Que du vent. J’aimerais détruire la terre entière. Rayer tout ça d’un coup. Balayer les illusions, fussent-elles partagées par tous les hommes. Vous n’êtes rien. De la poussière, de la flotte. Rien. Des accidents dans le parcours chaotique et inexorable de cette salope de mère nature. Arrêtez donc de vous toucher les parties génitales avec un prétendu « sens » de l’existence. Quelle mauvaise blague. Nous mourrons un instant après être venu au monde. Nous détruisons dans notre vie infiniment plus que nous créons. Alors, où il est, le sens, trou du cul ? Il faut être sacrément cynique pour y voir du sens, car celui-ci ne peut être que monstrueusement laid.

L’inconscience prolongée n’a pas fait bouger d’un iota mon état psychique. Je suis désespérément le même qu’avant. Je ne suis pas devenu gentil, courageux, entreprenant. Pourrais-je faire semblant ? Non, je n’en suis pas capable. La mascarade, ce n’est pas pour moi. Toujours mes démons attendent dans l’ombre. Ils ont le pouvoir, ils font ce qu’ils veulent de ma dépouille.

Je ne peux que continuer à réaliser mon exercice de style. Un précipice, une chute, un crétin qui rampe vers sa fin pathétique. Le chemin a été tracé et il sera suivi coûte que coûte. La bobine est lancée, il faut voir la fin du film. C’est vrai, je ne vais pas me retrouver subitement dans une romance à l’eau de rose, ou dans la peau d’un gentleman.

La marche en avant a commencé. J’ai déjà des paupières, je ne peux pas le nier. Deux flaques rougeoyantes qui bourdonnent. Des yeux sous les paupières. Un visage. La peau. Elle m’enveloppe. Elle me démange un peu. Des picotements sur les joues, sur le crâne, sur le front. Ma tête est complète. Elle est lourde. Elle m’entraîne vers l’arrière. Elle repose sur une surface tendre. Un oreiller peut-être. Sûrement. Je suis certainement allongé sur un lit.

Peu à peu, mon corps se reconstruit. Le cou, le torse, le dos. Les bras, les coudes toujours aussi inconfortables. Le contact d’une aiguille, d’un pansement, d’un tuyau en plastique. Les mains, le bout des doigts, si sensibles, presque douloureux. Le bassin : fesses, haut des cuisses, scrotum, couilles et sexe. Un bout de matière exogène, incongrue. Et puis mes jambes, enfin. Elles sont toujours là. Mes pieds, mes… Ah. Il semblerait que mon séjour prolongé dans la rue m’ait laissé des traces indélébiles. Je ne sais pas si c’est important. Je suis content qu’une partie de mon corps soit restée sur le carreau, derrière cette poubelle. Ne serait-ce pas formidable de pouvoir laisser un bout de soi à chaque grande étape de sa vie ? Nous ne serions, à la fin, qu’un tas de chair informe, mais au moins nous aurions la certitude d’avoir mis sur notre passage nos petits cailloux blancs. On pourrait ainsi retracer le parcours, revenir sur nos pas, merveilleux fantasme qui vaut bien cette viande presque inutile.

J’ai une enveloppe pratiquement complète. Je constate. Mon intégrité est préservée. Mes sens peuvent s’éveiller. J’anticipe la douleur au niveau du bout de mes pieds. Je me prépare. Il ne faudra pas crier. Je veux rester encore en paix, un petit peu. Des gens sont autour de moi. Des machines. Des lumières. Ils veillent. Ils attendent des signes. Je ne sais pas quoi leur dire. Je ne connais plus ma place dans le monde. Ils vont essayer de m’apprendre à vivre. Je ne sais pas quoi faire. Il n’y a plus de direction, plus de chemin à suivre, plus de vie, ni de mort possible. Je vis uniquement parce que c’est le chemin de moindre effort. Je ne contrôle plus rien.

Est-ce là mon idéal ? Lâché prise intégral, abandon de tout mouvement superflu aux fonctions purement conservatrices. Combien de temps cela peut-il durer ? L’autisme, le repli. C’est la solution. Je pourrais m’endormir ainsi. Clore ma perception des mondes extérieur et intérieur. Devenir légume, devenir tuyaux et orifices. J’irai dans cet endroit d’indifférence. J’irai là où la mort n’existe plus. Je trouverai cette zone de mon cerveau, ce dernier refuge. J’y resterai jusqu’à l’extinction.

Mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes, simplement parce qu’ils l’ont décidé, parce que c’est le plus facile. Je vois alors le plafond, blanc sale, le haut des murs, frise défraîchie, papier peint décollé. Mon regard se fige sur une fissure entourée d’une tâche d’humidité. Le jaune sale sur le blanc sale. Association si peu esthétique. J’ai déjà commencé à me détacher de tout. Ce n’est plus qu’une question de temps. À moins d’un accident, d’un miracle, je serai bientôt transformé en bloc de glace. J’attends. Il fait nuit. J’ai faim. Peu importe. J’ai le corps tout engourdi. Je me sens faible. Si faible. Incapable de bouger le moindre muscle. Juste les yeux ouverts, sur cette tâche d’humidité, cette fissure à l’intérieur. Il n’y a que ça. Rien de plus. Je ne sens rien. Je suis presque libre.

Je m’éloigne aussi de ma perception du temps. Cela me donne un étrange pouvoir. Je peux annuler mon temps personnel. Il ne compte plus. Il ignore l’attente, l’ennui, l’impatience. Je m’oublie pendant quelque temps et je reviens. Les heures peuvent devenir des secondes. À l’inverse, je peux dilater chaque instant en une éternité. Le temps devient si long, si terne, si semblable à lui-même. Il s’annule, devient négligeable, composante insignifiante d’un monde insignifiant. Il n’a de valeur qu’en regard de celle qu’on s’accorde à soi-même. Situation bien ironique : Pouvoir dont on dispose lorsqu’il n’a plus la moindre importance.

Je m’enfonce progressivement dans les tréfonds de ma béance. Je m’y enfonce sans espoir de retour. Je suis de moins en moins. C’est doux, c’est bien.

Le jour est là maintenant. La lumière me dérange. Je ferme les yeux, je les ouvre à nouveau…

Comment ? Quelle est cette illusion ?

Je suis abasourdi. Le miracle s’est produit. Je dois à nouveau exister. J’ai été sauvé.

Elle est là, devant mes yeux ébahis. Ce n’est pas possible et pourtant c’est vrai. Je ne peux que succomber à l’évidence. Il me faut à nouveau endosser mon habit de misère. Elle est bien là, vivante. Elle existe. Quel est ce coup du destin ? Je suis bien forcé de croire à nouveau. La disparition n’est plus la seule issue possible. J’ai douté et je me prends en pleine face le châtiment divin. Je suis obligé de remettre un pied dans la vie, ne serait-ce que pour connaître l’issue. Au moment où il n’y avait plus d’espoir, au moment du renoncement le plus total ! Dieu existe putain ! Et il m’a envoyé son putain d’ange pour me montrer la voie. Cela a un sens. Du sens, bon dieu. C’est la première fois depuis mon enfance que je perçois du sens à ce qui m’entoure. Du sens, de la finalité… Un destin peut-être ? Oui je peux me laisser à rêver à un destin. Quelle idée fascinante ! Quel subtil retournement de la pensée !

Sa peau blanche, ses cheveux ruisselants, son air vague. Je revois avec une netteté incroyable le sang sur les murs blancs de ma salle de bain. Ces éclaboussures, ce rouge si éclatant. Cette infirmière à l’apparence si sage est morte, saignée à blanc dans mon mirage. Elle ne peut être là que pour une raison précise, et cette raison me concerne. Je dois aller au-devant, résoudre le mystère de sa présence ici, dans ce lieu salvateur, à mon chevet. Elle est réelle et cette réalité est indissociable d’une Providence, aussi cruelle soit elle. Si un chemin existe, je ne peux pas faire autrement que de l’emprunter.

Un instant je suis le néant en personne, et le suivant, je me retrouve comme investi d’une mission surnaturelle. Que faut-il en penser ? Suis-je dément ? C’est possible. Je n’en dois pas moins accomplir ce qui doit être accompli. J’ai une raison de vivre. Une raison des plus élevées, bien plus élevée que ma propre personne. Au-delà de toutes mes espérances passées. Je me sens guidé par une main invisible. Je n’ai plus qu’à me laisser pousser en avant sur la route.

Le retour au corps est brutal. La douleur aussi. Je crie… L’agitation, les voix… Les bruissements… Le liquide frais qui arrive dans mon bras. L’attente. L’apaisement. L’affaissement. Je traverse les états comme dans un songe. Je vogue sur un nuage. J’ai la certitude que je n’aurais plus jamais mal. C’est bon. J’aurais dû essayer la morphine bien avant. La brume s’épaissit. Je ne distingue plus rien. Où est-ce que je suis ?

J’ouvre les yeux sur le visage de mon miracle. Elle change ma perfusion. Elle s’applique. Elle est consciencieuse. La souffrance est envolée pour un temps, reste un engourdissement sourd. La voir en vrai est tellement… extraordinaire. Tellement inattendu. Elle n’est pas très jolie. Quelconque. Absolument pas remarquable. Sauf que c’est elle. Ce qui en fait la personne la plus étrange au monde. Qui est elle ? Quelle est sa voix ? Quel est son caractère… Est-elle intelligente ou drôle ? Est-elle dépressive ou hystérique ? Bavarde ? Nymphomane ? Est-elle nue sous sa blouse ? Se fait elle sauter par le médecin de service ? Est-ce qu’elle fume ou boit ? Aime-t-elle son travail ? Les questions défilent. Je suis passionné par cette fille pourtant banale, dont le seul mérite est d’être morte dans mes fantasmes.

J’ai un but.

La vie est devenue quelque chose d’énigmatique et d’envoûtant. Une vraie fantaisie, où l’imaginaire et la réalité s’enveloppent étroitement. On peut y faire des rencontres totalement impossibles. J’ai un axe, un endroit où m’infiltrer. Plus je la regarde et plus je suis certain qu’il existe une marche à suivre. Une résolution grandit en moi, bien que je n’en connaisse pas encore la nature. Le temps me donnera la solution. Puisqu’il existe un destin, rien ne pourra arrêter son accomplissement.

Mon ange se retourne et croise mon regard. Elle ne retient pas un sursaut. Je dois lui paraître bien effrayant, à la fixer ainsi. Je n’ai aucune idée de mon apparence, mais après mon long séjour au dehors, puis mon coma, je ne suis certainement pas beau à voir. Je dessine un vague sourire. Il paraît qu’un médecin doit venir m’examiner. Je ne réponds pas, je ne peux détacher mes yeux des siens. Mon ange de la destinée. Une petite infirmière sans grâce. Elle n’est pas laide non plus. Ni grosse, ni mince. Un peu relâchée. Un visage comme on en croise dans la rue tous les dix mètres. Pas vilain en soi, mais sans le moindre charme. Elle n’a pas l’air très intelligent non plus. L’œil affairé à ses tâches. Elle doit certainement bien faire son travail, croyant attirer l’attention de ses supérieurs. Elle passe peut-être pour la bêcheuse pas très futée de l’étage. Est-ce une tristesse aperçue dans le coin de l’œil ? Si elle est capable d’être triste, c’est qu’elle n’est pas si bête. Je ne sais rien d’elle.

Elle n’est toujours pas repartie, comme hypnotisée par mon regard. Et puis elle s’en aperçoit et bafouille deux ou trois mots avant de s’en aller d’un pas maladroit. Quelle cruche ! Mon envoyée surnaturelle est une abrutie. Qu’il existe ou pas, Dieu n’a pas le même sens de l’humour que moi. Une sadique, une bourgeoise, j’aurais compris, mais une tête creuse…

Quelque temps plus tard, le doc passe me voir. Je n’ai rien à lui dire, que me veut-il ? Il est gras. Ce n’est pas beau. Il est mal rasé, les cheveux en bataille. Un médecin découragé, en fin de carrière, ça se voit au premier coup d’œil. Il commence par me dire que j’ai de la chance. Ça commence bien. Il continue de me parler… de me parler, mais je n’entends pas, ça ne m’intéresse pas. Je réponds à ses questions purement médicales, qu’il me foute la paix le plus vite possible. Apparemment, j’aurais droit à une rééducation. Je dois apprendre à marcher sans les orteils. Il paraît que ce n’est pas évident. Je vais boiter, ce qui n’est pas très sexy. Moi qui tiens tellement à mon apparence. Cependant, pouvoir marcher représente certainement un atout considérable dans l’aboutissement d’une destinée. Il va falloir s’y coller.

Et puis il décide de porter l’estocade. Il m’appelle par mon nom. Comment sait-il mon nom ? Je ne l’ai dit à personne. À personne. S’il le connaît c’est que j’ai été identifié. Voilà qui est bien curieux. Comment est-ce possible ? Je le regarde à nouveau, plus attentivement, et remarque une lueur amusée dans son regard. Celui-ci me paraît nettement plus intelligent, plus distingué qu’il ne m’avait paru au premier abord. Le docteur aurait-il autre chose dans le ventre que cette imposante couche de graisse ? Il sait bien qu’il vient de marquer un point décisif. Je vais devoir l’écouter. Le connaître un peu mieux. Il doit certainement jouer un rôle, quel qu’il soit. Encore une énigme, une pièce du puzzle. Où devrais-je donc la mettre ? Dans ce petit coin en haut à droite ?

Je ne distingue pas encore la fresque dessinée par tous ces éléments épars, mais j’y parviendrai. Je décrypterai les signes et les symboles. J’examinerai les contours, trouverai les accointances. Dégager le sens. J’ai si peu de choses ! Le médecin est parti pendant ma dérive mentale. Il reviendra. Ils reviennent toujours.

Mon angélique boulet est de retour. Elle me demande si tout va bien. Je lui réponds d’un signe de tête. Je m’efforce de prendre un air martyrisé. La souffrance fascine l’ensemble du corps médical. Je dois attirer son attention, lui tendre des perches. Il faut que j’en dise le moins possible. Cela marchera, j’en suis sûr. Je lui fais des sourires fatigués et bienveillants. Je la remercie de s’occuper si bien de moi. Elle bombe le torse, fière de son travail enfin reconnu. L’autosatisfaction est bien l’émotion qui me répugne le plus. Je prends sur moi et lui demande si elle aime son boulot. Je sens que j’ai enfoncé le clou, elle rougit de plaisir. On dirait qu’elle va avoir un orgasme quand elle me sort à quel point elle est fière d’être au service de la santé des gens. Mon dieu, quelle bêtise ! Elle ne cherche qu’à obtenir de la reconnaissance. Elle a fait des études d’infirmière comme sa grande sœur ou sa cousine préférée, c’est une quasi-certitude. Ce qu’on peut être naïf dès qu’il s’agit de soi-même !

En quelques minutes, je connais son état civil et une petite partie de son histoire personnelle. Et puis elle repart, alpaguée par le chef de service qui lui demande poliment si elle compte rester le cul planté là. Charmante personne. Apparemment, il n’est pas de bon ton de papoter avec les SDF qui crèvent de froid dans cet établissement. Quel manque de générosité ! Il est bien connu que les vagabonds ont besoin de soutien pour s’en sortir, d’une oreille attentive, de l’affection - pourquoi pas ? Cet hôpital est d’une vulgarité sans nom. Il ne me reste qu’à attendre de sortir du cloaque.

Chapitre XII - Bestiaire Intime

Nous sommes un million de libellules diaphanes aux couleurs métalliques. Notre nombre est notre force, nous échappons, ainsi, aux nuées de grenouilles aux aguets, cachées dans les nénuphars épars. Il faut bien se reposer, parfois, sur une de ces feuilles larges et vertes, posées comme des îlots sur l’étang sombre, et risquer de se faire avaler, comme ça, d’un coup. Nous savons que les batraciens, enragés par l’odeur du sang de nos sœurs, finiront par nous manger, mais nous continuons à voleter toujours, malgré la faim et la fatigue. Nous sommes millions et millions. Indénombrables, et cependant toujours plus faibles. Quand elles nous attrapent, puis nous mâchent avant de recracher nos ailes imputrescibles, leurs yeux deviennent rouges de notre sang écarlate. Elles ne cessent de trancher dans nos rangs, fauchant des dizaines d’entre nous d’un seul coup de leur langue visqueuse et sans pitié. Nous ne serons bientôt plus, et elles s’en iront, loin, enfin satisfaites et repues de leur curée. La dernière d’entre nous est tombée. Alors, la force de notre sang s’est incarnée dans nos prédatrices. La survie est notre condamnation, inscrite profondément dans la chair.

Nous portons en nous les libellules et leurs souvenirs. Nous avons volé entre les nénuphars et maintenant nous nageons et nous sautons. Nous sommes un troupeau de femelles gluantes. Nous sommes toutes issues du même ventre chaud. Nous avons éclos d’un seul mouvement expulsif, d’une violence inouïe. Nous avons dû survivre déjà, à l’eau saumâtre, au marasme, au manque de nourriture. Nous avons mangé notre enveloppe gélatineuse ; nous nous sommes ensuite dévorées les unes les autres, les plus fortes doivent rester. Il en restera toujours des centaines, des milliers. Notre nombre est notre force.

Pourtant, la menace plane. Nous avons dévoré toutes les libellules. Nous avons le sang, nous avons acquis la force de leur âme. Mais nous restons vulnérables par rapport à l’ennemi des profondeurs. Nous ne savons pas quand il va apparaître, ni où. Alors, nous nous transformons en une seule masse grouillante, sans cesse en mouvement. Nous ne restons jamais au même endroit, car il va frapper. Il est déjà là, en dessous. Il a attendu que nous ayons englouti tous les insectes, que nous nous soyons gorgées jusqu’à la lie de leur sang généreux, que nos yeux soient devenus rouges. Nous sommes si fortes et pourtant si démunies face au grand serpent. Que faire quand il apparaîtra et qu’il ouvrira sa gueule sans limites ?

Je suis le grand serpent de la marre. Je repose dans les tréfonds, enfoui dans la vase. J’ai observé les libellules se multiplier et devenir nuée. Je les ai vues déployer leurs ailes magnifiques et se poser sur les îlots. Puis j’ai vu les grenouilles surgir pour les avaler, les déchiqueter dans leur bouche molle, puis recracher leurs ailes de fée, intactes. J’ai vu leurs yeux rougir de honte et de sang. Les batraciens sont des démons. En les voyant massacrer le dernier des insectes, je songe que le moment est venu. Je vais sortir de ma torpeur, et, d’une seule bouchée fabuleuse, les emporter toutes. Mon unité est ma force. Je suis indivisible et unique. Je suis le grand serpent de la marre. Je déplie mon interminable corps, long et puissant. D’un seul battement, je surgis. J’ouvre ma mâchoire, bardée de crocs aussi nombreux que les immondes grenouilles. Je pourrais engloutir l’étang entier, comme ça, le temps d’une respiration. Et puis voilà, c’est fini. C’est allé trop vite pour que je m’en rende compte. La multitude se débat maintenant en moi. Certaines sont accrochées à mes rangées de dents, d’autres, la plupart, ont été avalées d’un seul tenant, et se débattent encore dans mon estomac. Elles cesseront de vivre, bientôt et se dissoudront dans mes entrailles. Leur force sera mienne, je sens déjà le sang rouler dans mes veines. Il va se produire quelque chose d’étrange. Les grenouilles devaient manger les libellules et je devais manger les grenouilles. Ce qui devait être fait a été fait.

Je perçois une conscience dans le sang. Quelle est-elle ? Si familière et pourtant si brutalement différente. Moi, pourtant si achevé, si fort, je ne suis qu’un vecteur, qu’un substitut. Ce qui me traverse me transcende et me détruit. Je ne suis déjà plus un serpent.

Chapitre XI - Routine et Décadence

Combien de nuits, combien de jours depuis cette chevauchée fantastique ? Je ne sais pas. Ma fragile notion du temps a achevé de s’effriter à la mesure du rythme lancinant de ma nouvelle vie. Je suis une toile qui s’effiloche. Mes couleurs passent, la trame de mon existence s’atténue, redevient le matériau brut qui la compose. Les mailles devaient être trop lâches, trop molles pour se dénouer aussi facilement. Je suis l’ombre de mon ombre.

Je marche un peu, je me trouve un coin. Je tends la main et parfois, une pièce y atterrit comme par magie. Je ne sais pas, finalement, si je ne suis pas plus heureux que je ne l’aie jamais été. Après tout, je me retrouve dans un état qui me permet de ne presque pas penser, ni ressentir quoi que ce soit. J’ai toujours faim, soif ou froid. La douleur morale est toujours un peu là, en arrière-plan, mais les réalités physiques sont si prégnantes, qu’il est difficile de songer plus de quelques minutes à autre chose. La routine s’est installée : trouver un lieu où dormir, une soupe populaire, un coin où faire la manche. La vie est si simple dans la rue. L’autodestruction y est la règle primordiale : je suis en terrain connu.

J’évite les autres, le plus possible. Mon reflet m’est intolérable, je ne veux pas savoir comment on en arrive là. Je veux rester exceptionnel dans ma déchéance. Unique et seul. Je suis là parce que je le veux. Rien de ce qui m’a mené là où je suis n’est le fait du hasard. J’ai planifié ma décomposition avec un soin méticuleux. Je n’ai rien de plus, ni de moins, de ce que j’ai toujours souhaité. Les clodos ne sont pas des gens à plaindre. Ils ont la chance d’être ailleurs. Ils vivent dans un monde parallèle. Leur monde. Un lieu où ils peuvent arrêter de penser, de souffrir, d’avoir une âme. Ils deviennent ce que nous sommes tous, au fond, malgré nos efforts : des instruments de nos pulsions. J’ai faim, je tends la main, je mange. J’ai froid, je cherche des cartons, je me réchauffe. J’ai envie de sexe, je me trouve un coin peinard, je me branle. On peut bien sûr mettre en pratique un certain nombre de variantes, mais le schéma reste le même. Le désir et sa satisfaction sont si proches, dans leur cheminement, et si privés de parasites, si purs quelque part, que l’on peut prétendre à une certaine idée de la perfection de l’existence. La grande astuce consiste à réduire méthodiquement le champ de ses désirs. Ils finissent par devenir ridicules à réaliser. Et cependant, cela n’enlève rien au plaisir, bien au contraire.

Très vite, on ne se rend plus compte de sa propre odeur, aussi forte soit elle, ni de sa propre crasse. Elles deviennent, au même titre que la peau, les cheveux, le cœur, le cerveau, le foie, un nouvel organe. Je les ai maintenant en moi et non sur moi. Cela fait toute la différence. Je dispose, maintenant, d’une nouvelle arme pour affronter le monde. Rien ne peut m’atteindre. Je me lave très peu, juste le nécessaire pour que cela ne nuise pas à ma survie. Il vient un moment où même les plus chevronnés bénévoles n’osent plus s’approcher. Alors, finit la nourriture, finit les refuges en cas d’urgence. Il faut constamment trouver l’équilibre entre la survie et la déchéance.

Parfois je vais dans les couloirs du métro, quand il pleut ou quand il fait trop froid. Être sous terre, dans la lumière blafarde des néons sans couleur. Se trouver une station déserte, ne pas se faire jeter, trouver de quoi s’allonger, traîner avec soi ses journaux et cartons salutaires. C’est vraiment ce qu’il y a de pire dans ma vie d’indigent. Comment a-t-on pu inventer pareille hérésie, insulte au bon sens le plus élémentaire ? Déjà, en tant que simple voyageur, je n’aimais pas ça. J’imagine cet enchevêtrement de tubes sans fin, ni début, cet éclairage glauque qui se répète à l’infini. Et je suis là, moi, en train de me chercher un banc, un endroit où dormir un peu, il n’y a que ça à faire. Je n’aurais jamais pensé me trouver là, ni en avoir la faculté. Cette vie me pousse dans des retranchements indéchiffrables.

Je prononce un minimum de mots depuis le début de ma captivité. Quel soulagement, aussi, de n’avoir plus à s’adresser à qui que ce soit. Le mutisme est certainement ma plus grande source de satisfaction dans mon nouveau monde. Un geste, un regard, suffisent à toute communication. C’est tellement reposant. Je suis un nourrisson, qui n’a que le mouvement, les cris, les yeux, pour manifester son besoin. Cela fonctionne très bien. C’est à se demander pourquoi nous nous enrobons de tant de verbiages. J’arrive à manger et boire, à dormir à l’abri, tous les jours. Ce n’est pas très difficile, lorsque l’on a un peu d’intelligence et que l’on n’est pas trop ivre.

D’ailleurs, je ne bois presque plus d’alcool, un comble pour un vagabond. J’aime, au contraire, avoir la conscience de mon état, être à l’écoute de ma faim, de ma soif, de ma souffrance. Chaque seconde m’est précieuse, car j’y découvre enfin ce pour quoi je suis né. C’est troublant de voir à quel point mes précédentes tentatives d’autodestruction n’étaient finalement que les prémices de ce que je suis maintenant. J’ai parcouru le chemin et je suis là ; qu’importent les images, qu’importent les sons, qu’importent les odeurs, mon marasme est salutaire, car enfin je peux me contempler dans ma vérité nue.

Le fil est cependant bien ténu. Il suffit d’un rien pour que je meure. La limite est tellement facile à franchir dans mon nouvel univers. Rester quelques jours en oubliant de s’alimenter, ou de boire, pisser sur les rails du métro, se faire cogner un peu trop fort. Je vis dans un monde primitif, peuplé de sauvages hurlants, gémissants, frappants. Les pièges sont nombreux et l’on peut à tout moment basculer vers l’horreur. C’est le premier endroit qui me ressemble. Je sais que le moment viendra où ça arrivera. J’atteindrai le point de non-retour.

À la faveur de l’été, ma nouvelle vie s’épanouit dans les jardins publics, bien plus glamour que le monde souterrain. Je passe parfois un long moment à regarder une fleur, avant de la broyer dans mes mains devenues noires, me demandant si les végétaux peuvent ressentir de la souffrance. Je ne suis plus en mesure de martyriser qui que ce soit dorénavant. Je fais peur aux gamins, de temps en temps. Il suffit de parler un peu fort. De poser ma main sur une épaule. Il faut les voir détaler.

Ou alors, je sors mon engin, encore allongé sur mon banc, pour pisser comme ça, au vu d’une bourgeoise coincée. Dans ces cas-là, je choisis la plus tarte possible. La jolie petite famille serre-tête et chemisier. J’ai toujours envie de leur pisser dessus, de jaunir leur saloperie de chemisier à dentelle, quelle jouissance de pouvoir, au moins en symbole, accomplir cet exploit. Je vois leur air dégoûté et hautain, leur pas qui s’accélère. Ils poussent devant eux leur marmaille, les protégeant de la vision traumatisante d’un sans-logis pissant sur son banc, leur montrant sa queue rougeaude. Je sais que j’aurais droit, quelques heures plus tard, à une visite des flics. Ils viennent toujours avec ceux-là. Alors, je change de parc, ou je me planque.

Je viens souvent dès le petit matin. Je trouve un point de vue discret et j’attends les joggeuses. Parfois, elles s’étirent juste devant moi. J’adore ça. J’aime leurs corps moulés, leurs shorts microscopiques, leurs seins qui se balancent en rythme. Elles ont : des lunettes de soleil branchées, un baladeur, des seins artificiels, une fausse couleur de cheveux, une queue-de-cheval, une bouteille d’eau minérale. Elles reviennent en sueur, et là, on devine presque toujours les pointes de leurs nichons. C’est toujours là que ça m’excite le plus.

Ma nouvelle activité me permet d’observer beaucoup de monde. Je n’ai pas envie de retourner parmi eux. La plupart regardent droit devant eux, comme s’ils avaient des œillères. Quand ils sont assez nombreux en même temps, à traverser le grand parc de la ville, on jurerait être au champ de course. Surtout le matin, où je les vois en costume cravate et valisette. Ils enfilent leur bel habit, ils filent à leur travail, plein d’ambition, persuadés de tenir la réussite entre leurs mains. Leur moteur est leur soif de reconnaissance, et derrière, un système qui fait croire que l’accomplissement est au bout du chemin. Quelle cruauté. Les entreprises sont les nouvelles églises. Elles promettent un monde meilleur : celui du nanti, du privilégié, du méritant. Double promesse, double mensonge : l’argent rend heureux et il s’obtient en travaillant. Comment faire pour s’assurer la soumission de la multitude grouillante ? Toujours la même formule et toujours les mêmes dupes. Combien de gens écrasés, à l’intérieur, comme à l’extérieur ? Entuber, entuber, entuber. Tel est le slogan universel. Tout le monde consent et participe à la curée. Et ils sont là, les jeunes cadres, à faire les fiers en traversant le jardin public. Ils se sentent importants ou en passe de l’être. Et on les voit vieillissants. Ils traversent toujours le parc, mais bien plus lentement. Ils sont désabusés, ils ne participent plus qu’à contrecœur à la mascarade. Ou alors, ils se sont frayé un passage vers les hautes sphères. Ce sont ceux-là les plus tristes. Ils sont au sommet et savent que ce n’est qu’une invraisemblable vanité. Ils sont morts à l’intérieur, abattus par la somme de souffrances qu’ils ont due provoquer pour n’en arriver qu’à une réussite illusoire. En définitive, toutes ces conneries ne représentent qu’un immense gâchis d’énergie, d’humanité, de ressources en tout genre.

Je déteste les autres clochards, comme je les ai toujours détestés. Ils sont justes là parce qu’ils sont trop stupides. Ils se plaignent à longueur de journée, se lamentent. Ils semblent perpétuellement accuser le monde entier, alors qu’ils sont les principaux responsables de leur sort. Qu’ils crèvent, cela me fera de la place. De l’air les sous-merdes ! Laissez faire les pros ! Ou alors assumez. Je ne suis qu’un débutant, mais j’ai vite compris les ficelles. Les autres sont si patauds, si dégénérés. Aucune dignité, aucun avenir dans le métier. La plupart sont perpétuellement avinés, leur nez est rouge et gros, leur face bouffie. Je les méprise, car à aucun moment ils ne se sont posé la moindre question sur la nécessité de leur existence. Ils sont déjà à moitié dans la tombe, ce ne sont que des enveloppes de chair en souffrance, vivotant au gré des bouteilles de gros rouge, gouvernés par le manque et la nécessité. Ce sont des faibles qui ne valent même pas l’existence dans laquelle ils se sont perdus. Il est édifiant d’imaginer un clodo enfant. Il était comme tous les autres enfants, jouant, riant, courant… Il avait les mêmes chances, les mêmes envies que tous les autres.

Et moi, je ne suis pas comme eux. J’occupe ma place. C’est moi qui ai voulu ça. J’ai conscience de chaque minute qui passe, entraînant sa petite sœur derrière elle. Ma conscience est mon fardeau et ma distinction. Cette vie est la mienne et je n’en souhaite pas d’autre. Il faut être fou pour désirer le dénuement et la faim. Je le sais, mais c’est ainsi. Je passe beaucoup de temps à sillonner les rues de la ville. À observer le monde, mon ancien monde, qui me paraît désormais si lointain.

Quelle fabuleuse routine que la mienne ! Les jours et les nuits se ressemblent tellement, que l’on n’arrive plus à les distinguer. Et, avec le recul, on s’aperçoit que la vie d’avant n’était pas vraiment différente, que la date n’était connue que parce qu’elle apparaissait inlassablement sur le logiciel de messagerie, sur le téléphone, sur le calendrier. Quelle angoisse face au temps pour que nous l’observions ainsi sans cesse ! À vrai dire, l’absence de référence temporelle est un immense soulagement. Ne plus s’en occuper. Le temps n’existe plus de la même façon dans cette vie. Il redevient cyclique. Le rythme de la journée et le rythme des saisons s’imbriquent et forment un tableau apaisant et mélancolique.

Ma nouvelle vie est bien celle que j’ai toujours attendue. Le chemin qui m’a mené ici est juste. J’étais dans l’erreur, perdu dans le tourbillon d’une vie soi-disant normale. La vision a été le déclencheur de mon élévation. Oui, une élévation. J’ai trouvé la paix, quoi de plus noble ? Je suis allé au bout et j’en suis fier. J’ai appris à ne plus vivre. Je peux maintenant partir tranquille, sans rien à regretter. Il ne reste plus qu’à attendre.

Froid. C’est le seul mot qui possède encore le moindre sens pour moi. Mon sang a gelé dans mes veines. Je ne peux plus penser. Je crois que je vais dormir, et m’arrêter, là. J’ai mal évalué ma résistance. Je me suis fait faucher par mon premier hiver dehors. C’était la règle du jeu et j’ai perdu. Ce n’est pas grave, mais j’aurais aimé, avant, explorer plus avant cette vie. Passer une année complète, pourquoi pas, achever un cycle. Ne pas survivre à ces premiers frimas me déçoit un peu. Je me suis planté, même dans ce rôle qui m’allait si bien. Cela devait arriver de toute façon. Alors, maintenant ou plus tard, qu’importe. Je me suis préparé, je ne ressens presque plus le désir de vivre. Je pars en paix.

Ils arrivent alors que j’ai déjà renoncé. Les bruits, les voix, m’atteignent à travers un voile de coton. Je ne suis déjà plus dans mon corps, mais j’entends encore que l’on me parle. Il y a des lumières bleues qui m’éblouissent, de l’agitation à n’en plus finir. Je suis déjà indifférent à mon enveloppe de chair. Elle ne m’a jamais été d’un grand secours. Je les vois de loin s’activer autour de mon corps inerte. Je ne sais pas comment ils m’ont retrouvé. Je m’étais pourtant isolé pour mourir dans mon coin. Un coin de ruelle sombre, derrière une poubelle, magnifique symbole de l’échec permanent de mon existence. Je n’aurais pu trouver meilleure situation. Mais ils arrivent, les implacables soldats de la vie, avec leur stupide envie de sauver le monde entier. Je les imagine, sillonner les rues, à la recherche de la brebis égarée. Ils ne se préoccupent pas de savoir si on a envie, ou pas, de garder l’étincelle. Ils ne viennent que pour se déculpabiliser, et priver ainsi de pauvres âmes damnées comme moi de leur dernière liberté. C’est pourtant tout ce qui reste. Encore une fois, je me sens dépossédé.

Repartez, pompiers, secouristes, ambulanciers, allez sauver le bien pensant, celui qui, malgré l’absurdité omniprésente, attend quelque chose de plus que la simple survie. Je ne suis plus des vôtres, Messieurs. Mon chemin m’a mené hors de vos sentiers, et j’ai cessé, ainsi, d’appartenir à votre règne. J’ai choisi ; ne tentez pas de me contraindre à nouveau au simulacre. J’ai définitivement arrêté de jouer à l’humain, laissez-moi, s’il vous plaît, crever comme un chien, tel que j’ai vécu.

Ma supplique silencieuse ne semble pas avoir été entendue. Je ne savais pas que l’uniforme, quel qu’il soit, était livré avec la lobotomie. Ne voient-ils donc pas ma béatitude, la sérénité qui apparaît manifestement sur mes traits. Ils ne pensent qu’à la chair agonisante, je suis leur bout de viande et leur faire-valoir. Ils pourront se dire, ce soir, en tringlant bobonne, qu’ils ont sauvé quelqu’un. Et ils seront fiers, les immondices, ils gratteront leur ventre bourré d’autosatisfaction. L’orgueil du sauveur est sa récompense. Quand je pense que la plupart sont payés pour ça, simplement pour qu’ils puissent combler leur amour-propre et leur besoin de réparation. On ne sauve personne de lui-même, ils devraient bien le savoir et arrêter de jouer aux bons samaritains de pacotille.

Que font-ils ? Ils me foutent un tuyau dans la gorge, ils me réchauffent, me frictionnent. Je suis déçu que le bon vieux bouche-à-bouche ait été remplacé par ces trucs en plastique. Je me vois ainsi privé du plaisir de faire partager ma barbe crasseuse et mon haleine infernale. Puis je les sens me soulever, me mettre sur un brancard, et m’emporter dans leur carrosse flamboyant. Je reste en retrait de mon corps : je sais que la douleur serait intolérable. Je sais maintenant que je vais vivre. Cela me désole plus ou moins, je ne sais pas trop en fait, mais c’est ainsi. J’aurais voulu, je crois, soit mourir, soit vivre, mais seul à tout prix. Je vais devoir supporter tout ce matériel abscons, ce personnel grouillant, les autres patients, les odeurs de propre. Des choses auxquelles je ne suis plus habitué et qui me font horreur.

Être allongé sur un lit d’hôpital, dépendant, dans un milieu étranger. C’est un bien triste sort qui m’attend, j’en ai peur. Je n’ai pas vraiment le choix, je préfère rester là, en dehors. Me laisser du temps encore une fois, dans l’inconscience sublime. Je déciderai de quand je me réveillerai, quand j’y verrai plus clair. Je sais que ma vie dans la rue était un écart, une parenthèse. Cela est fini et ne me sera plus accordé. Il va me falloir trouver autre chose. Je croyais avoir atteint le stade terminal, le lieu où l’on peut se laisser aller tranquillement jusqu’à la mort, mais celle-ci m’a été refusée, retirée de force par des imbéciles. Je n’en aurai profité que quelques mois. Ce n’est pas assez, mais après tout je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, comme d’habitude. J’aurais dû être plus avisé et mieux me cacher pour mourir.